Communiqué : Réponse à la Lesbien & Gay Pride de Lyon

Voici le communiqué écrit par une personne présente en tête du cortège et souhaitant garder l’anonymat après les événements de la Marche des Fiertés du 15 Juin 2019, de Lyon

Lesbian & Gay Pride de Lyon : de l’irresponsabilité à la manipulation

Le samedi 15 juin 2019 a eu lieu, à Lyon, la 24e « Marche des fiertés LGBTI », du nom de l’événement officiel. Le mot d’ordre était « Face aux racismes et LGBTIphobies, unissons-nous », et le parcours était prévu pour passer par le Vieux Lyon, quartier connu pour être le « quartier facho » lyonnais et son appropriation par l’extrême-droite, le catholicisme intégriste, et des groupes identitaires violents de manière générale.

Passer par ce quartier pour la deuxième année consécutive, avec ce mot d’ordre là, avait donc un caractère politique fort et une vraie valeur d’engagement. C’était aussi, bien sûr, d’autant plus risqué pour les participant.e.s à la marche.

Une organisation avec des manquements graves

Le 12 juin 2019, soit 3 jours avant la Marche, la LGP (Lesbian and Gay Pride, structure organisatrice de la marche), communique auprès des associations et collectifs partenaires le message suivant :

« Bonjour à toutes et à tous,
La marche des Fiertés a lieu ce samedi.
Nous sommes pour l’instant à 1/3 tiers des personnes nécessaires pour assurer la sécurité de la manifestation.
En l’état, nous ne pouvons pas assurer la bonne marche de la pride et nous rappelons que la responsabilité des organisateurs/trices est engagée.
Nous avons absolument besoin de personne pour assurer la sécurité de la marche qui ne peut pas avoir lieu si nous ne sommes pas en capacité de faire défiler en toute sécurité les personnes venant marcher.

Nous nous permettons de rappeler le contexte :
– nous allons de nouveau défilé dans le 5ème arrondissement, arrondissement usurpé par les anti-choix, les anti-PMA et l’extrême droite. Nous allons pouvoir déployer nos couleurs dans cet arrondissement avec fierté.
– le cortège de fin de manifestation de la Pride de Toulouse a été attaqué par des membres de l’extrême droite – Dieudonné, le faux humoriste LGBTIphobe, antisémite et négationniste fait un spectacle samedi
– un contexte où les actes sexistes, homophobes, lesbophobes, et transphobes ont augmenté.
Et plus globalement, nous avons (et heureusement) de plus en plus de jeunes qui viennent défilé avec nous, des familles avec leurs enfants et des personnes demandeuses d’asile ayant déjà subies beaucoup trop de violences, nous devons leur permettre de défiler en paix, en confiance et en toute sécurité.

Merci de mobiliser et d’envoyer le nombre de personne et leur nom soit par mail pouvant participer au service d’ordre à [mail] ou au [numéro tel].

Merci à tous et à toutes pour votre mobilisation La LGP »

Ce qu’indique ce mail, c’est qu’il manque les 2/3 du service d’ordre légalement nécessaire pour assurer la sécurité des personnes, à 3 jours de l’événement. C’est une situation grave en soi – mais de la part d’une organisation de l’ampleur de la LGP, et dans les conditions mentionnées, c’est extrêmement problématique.

De la même façon, le mode de recrutement des bénévoles pose question : il s’est en effet fait, entre autres, par un formulaire en accès libre sur internet (https://www.fierte.net/deviens-volontaire-sur-la-marche/),sans rencontre préalable au jour J des bénévoles dont nous avons le témoignage ni vérification de leur positionnement politique – quid des conséquences si un groupe d’extrême-droite décide de s’inscrire sur le formulaire ? – et sans formation à la sécurité autres que quelques consignes rapides alors même que, comme le rappelle la LGP, le contexte est celui d’un défilement dans le 5eme arrondissement, de l’attaque récente d’une autre Pride par l’extrême-droite et d’une hausse des actes sexistes, homophobes, lesbophobes, et transphobes. C’est, littéralement, une mise en danger des 15 000 personnes attendues pour la marche et une organisation que l’on peut tristement qualifier d’irresponsable.

Enfin, ce samedi 15 juin, le département du Rhône était placé en vigilance orange aux orages, avec de la pluie, de la grêle et des vents pouvant atteindre jusqu’à 100km/h en rafale attendus à Lyon entre 14h et 18h (Lyon Capital). Malgré les nombreuses remarques qui lui sont faites à ce sujet, la LGP insiste pour maintenir la Marche des Fiertés le samedi 15 à 14h, l’indiquant via un post facebook sur l’événement le 14 juin : « Cher.e.s ami.e.s: la marche est bien maintenue demain. Rdv à 14h00 sur la Place Bellecour. Nous comptons sur vous. ».

Aucune consigne de sécurité ni aucune solution de repli face à l’orage ne sont proposées ; si le risque de pluie est mentionné, l’alerte orange concernant la météo n’est indiquée nulle part par l’organisation, malgré les risques en termes de sécurité et de santé que cela présente.

La marche maintenue sans précisions à ce sujet, ce sont donc, samedi 15 juin aux alentours de 14h30, plusieurs milliers de personnes qui se retrouvent surprises par une pluie torrentielle, sur une place à découvert – et qui, trempées et frigorifiées, se retrouvent obligées de fuir la marche et de chercher à s’abriter aux alentours, y compris pour un certain nombre des personnes venues d’autres villes spécialement pour l’occasion. Plus de la moitié des participant.e.s quittent le cortège au fur et à mesure, avant même que la marche ait commencé.

Les faits : de l’annulation de la marche aux violences policières

A 15h20, le cortège se met finalement en marche, en longeant la place Bellecour. À 15h40, dans le journal Le Progrès qui relaye tout l’événement (ici :  ), la LGP indique que la marche est annulée et qu’un dernier tours de la place est prévu « avant de faire la fête jusqu’à 19h ». Précisions de la LGP dans le journal Le Progrès : « Il y a eu un énorme orage à 14h30 pour le matériel mais aussi des questions de sécurité, nous sommes obligés de poser les camions sur la place et ne pas suivre le tracé de la Marche initialement prévue ». Il est également dit, un peu avant, aux bénévoles que la marche est annulée à cause de la pluie.

En parallèle, en début de marche, un groupe d’une trentaine à une quarantaine de personnes queers / lgbtqia+ prend la tête du cortège et lance à l’habitude des cortèges de tête et des pink blocks des slogans féministes, queers, antifascistes, anticapitalistes…, défendant une perspective révolutionnaire et de convergence des luttes. Le principe d’un cortège de tête militant, comme celui de ce samedi 15 juin, est de porter une parole politique radicale, engagée, en ouverture de cortège pour éviter sa récupération politique / sa dépolitisation – c’est s’engager pour (re)politiser une manifestation, à l’inverse de la bloquer ou de l’empêcher.

Le cortège de tête, comme le reste du cortège, a ainsi commencé à défiler avec slogans et revendications vers 15h20 ; sa position, cependant, exaspère la LGP, supposée être elle-même en tête avec les élu.es et tenir la banderole. En réaction, l’organisation cherche d’abord à pousser vers l’avant le cortège de tête en faisant intervenir le service d’ordre (y compris de manière brutale dans certains cas), puis choisit de tenir le cortège de tête à l’écart en arrêtant régulièrement la marche derrière, afin de créer une distance entre les deux. La création de ce type de distance, dans une manifestation, a un effet précis : l’isolation du groupe et sa vulnérabilisation, notamment face aux nassages et aux contrôles policiers. Le cortège de tête est donc contraint à ralentir régulièrement lui-même, pour rester proche de la marche.

Finalement, le camion de la LGP se place entre la banderole et le cortège de tête, isolant matériellement celui-ci de manière nette (situation visible parmi les photos publiées sur l’événement). La marche progresse lentement, et lorsque le cortège de tête (non informé de l’annulation de la marche à 15h40) veut suivre le parcours prévu vers le Vieux Lyon, il fait face à une ligne policière barrant la rue, tandis que le camion de la LGP dévie vers la gauche toujours en longeant la place Bellecour. Après un temps d’hésitation et d’incompréhension, le cortège de tête suit le camion de la LGP et le rattrape, puis continue à défiler et à scander ses revendications de manière toujours pacifique.

C’est à la fin du tour de la place, et après que le camion de la LGP se soit engagé sur la place pour se garer, que le cortège de tête oppose une résistance stationnaire et symbolique au camion de Radio Scoop qui le suivait, avec des slogans critiquant le pinkwashing et l’instrumentalisation capitaliste des luttes lgbtqia+. La situation dégénère alors rapidement : le service d’ordre de la marche, après une brève opposition, s’écarte pour laisser la place à la police, conformément aux instructions données en interne.

Ce qui se passe ensuite est très bien décrit dans le communiqué de Médic’Action lisible ici : Lien FB .
En synthèse, les quelques dizaines de personnes présentes dans le cortège de tête et qui étaient restées debout et immobiles devant le char de radioscoop se sont faites charger par la BAC et gazer à bout portant, notamment une petite dizaine de personnes particulièrement exposées. Les gaz lacrymogènes ont provoqué des brûlures prolongées, des problèmes respiratoires (une personne a fait une crise d’asthme, plusieurs ont eu des difficultés à respirer), une perte de vision temporaire de certaines des personnes gazées à bout portant (avec la mise en danger, en particulier, d’une personne qui portait des lentilles de contact), en parallèle des blessures causées par les charges et attaques policières. Un témoignage, lisible dans le communiqué de Médic’Action, est particulièrement édifiant sur ce qui s’est passé. Des personnes qui n’étaient pas dans le cortège de tête ont également été gazées et blessées, en cherchant à comprendre ce qui se passait.

Le cortège de tête s’est dissous pendant que les streets médics et les ambulancièr.es s’occupaient de soigner les personnes. Le reste des chars a rejoint la place Bellecour pour continuer, comme annoncé par la LGP, « la fête jusqu’à 19h » (Le Progrès indique à 17h15 : « Mousse et techno party place Bellecour pour les manifestants les plus motivés »).

Déclarations contradictoires et manipulations de la LGP

À 18h15, toujours dans Le Progrès, le président de l’association Lesbian and Gay pride Lyon affirme que l’annulation de la Marche n’est pas due, comme annoncé précédemment, à la pluie et à des raisons de sécurité, mais « à la présence d’un « mouvement radical queer », un Pink Block ». « Ils ont pris la tête du cortège, et nous ont bloqués. Nous avons essayé de négocier avec eux. Ils se trompent de cible ». Si, dans la suite de l’article, des membres du cortège de tête indiquent déjà ne pas avoir voulu bloquer le cortège (et ne l’avoir pas fait, donc, puisque c’est bien après l’annulation de la marche qu’une résistance statique a été opposée au char de Radioscoop au moment où il allait se garer), c’est cette version qui sera ensuite reprise et largement répétée par la LGP. Celle-ci, sur ses réseaux de communication, parle ainsi d’un « groupuscule queer » qui aurait empêché le cortège d’avancer, sans revendications hormis « une volonté de nuire à la marche » et qui aurait eu « des comportements haineux ». A ces accusations sont associées un certain nombre d’insultes visant le cortège de tête, qualifié de « fasciste » et « d’autoritaire » (accusations particulièrement paradoxales eut égard à la violence policière à laquelle a eu recours la LGP), mais également « d’idiot.e.s utiles des réactionnaires et conservateurs ». Des raccourcis abusifs sont faits, en disant en-dehors de toute preuve qu’il s’agit « des mêmes qui ont taggué le centre LGBTI (Lien FB)

Plusieurs versions sont donc données concernant les raisons de l’annulation de la marche : la pluie (première version donnée à 15h40 ; pourquoi donner cette première version, si elle est fausse ?), puis « les queers radicaux » (version donnée à 18h15, soit deux heures et demi plus tard), avec des discours flous et contradictoires sur la responsabilité des « queers radicaux ». Si un discours affirme que les « queers radicaux » bloquaient le cortège et ne lui permettaient pas d’avancer (« nous avons annulé la marche à cause d’un groupuscule « Queer » radical qui nous a empêché d’avancer et de manifester » ; « Nous vous présentons nos excuses mais nous ne sommes pas responsables des comportements haineux d’une minorité autoritaire qui voulait délibérément nous empêcher de manifester. »), un autre admet que le cortège de tête défile, mais qu’il le fasse devant la banderole de la LGP apparaît comme insupportable (ce qu’elle justifie ensuite avec des affirmations mensongères) : « Peut-être [les organisateurs / organisatrices] n’avaient-ils/elles juste pas envie de défiler derrière des personnes dont la seule et unique action politique aura été de vandaliser un local associatif LGBT et d’empêcher le bon déroulement de la marche en traitant les organisatrices/organisateurs de fascistes pendant 2h. OUI ces personnes sont les idiot.e.s utile de l’extrême droite et des homophobes car OUI ils nous ont empêché de manifester dans le Vieux Lyon.» (Lien FB)

« [Ils] voulaient absolument être en tête de cortège. Nous, on ne manifeste pas derrière des gens qui s’en prennent à des associations LGBT, donc, à un moment, on a décidé qu’on resterait sur la place » GayPride.fr

Les contradictions, les incohérences et le flou dans ces diverses déclarations sont notables ; mais la LGP dispose, ici, de l’argument d’autorité de sa position sociale et institutionnelle, et c’est de cette autorité qu’elle use, notamment en ayant la possibilité de représenter la « version officielle » et de la faire relayer comme telle dans les médias (Le Progrès, 20 Minutes, Gaypride.fr…). La démarche derrière ces déclaration est particulièrement claire : au-delà du fait de « garder la face » (la LGP s’étant engagée à plusieurs reprises à ce qu’il n’y ait pas d’annulation de la marche), il s’agit de désigner les « queers radicaux » du cortège de tête comme bouc-émissaires et coupables pour invisibiliser les manquements très graves de la LGP en termes d’organisation, de sécurité et d’intégrité.
Pour rappel,

– Manquer des deux tiers du service d’ordre à 3 jours de la marche, recruter des personnes sans vérification et ne pas assurer de formation (en-dehors de quelques consignes) à ce service d’ordre est, il faut le répéter, profondément inadmissible. C’est de la responsabilité de l’organisation de s’assurer en amont que le nombre de personnes nécessaire à la sécurité soit présent et formé.

– Mettre en dangers des milliers de personnes pour cette raison là, et les exposer de plus à une alerte orange en termes d’orage sur une place totalement à découvert, avec les risques que cela comporte en termes de santé, est totalement irresponsable.

– Accuser la trentaine de personnes du cortège de tête d’avoir fait annuler la marche dans ce contexte n’est pas seulement de la mauvaise foi délibérée, c’est de la récupération politique et de la manipulation, pour les besoins de laquelle est littéralement « sacrifiée publiquement » une partie des membres de la communauté LGBTQIA+.

Criminalisation des queers, pinkwhashing et politique autoritaire

Cette manipulation sert un type précis de politique, une politique autoritaire où la police est mandatée pour charger et gazer des manifestant.es. Cette manipulation sert aussi à la répétition de cette politique : puisque les « queers radicaux » ont empêché la marche des fiertés 2019 d’avoir lieu, selon la LGP, le prétexte pour un recours immédiat aux forces policières en cas de cortège de tête pour l’année 2020 est tout trouvé. Les mises en garde répétées contre les « queers radicaux » qui viendraient « foutre le bordel » à la marche sur l’événement de celle-ci obéissent à la même logique de criminalisation. (Lien FB)

Or, une marche des fiertés organisée par la LGP, sans cortège de tête « radical », est une marche des fiertés qui laisse comme prévu toute la visibilité aux personnes de l’association tenant la banderole de tête et aux élu.e.s. Une marche des fiertés policée dans tous les sens du terme, où les mots d’ordre progressistes servent à dissimuler la proximité avec un gouvernement aux politiques racistes, capitalistes et fascisantes ; une marche des fiertés dépolitisée, réduite à un événement festif inoffensif malgré la hausse des violences et des agressions vécues par la communauté lgbtqia+, malgré le fait que la PMA ne soit toujours pas, malgré les promesses faites depuis des mois, ouverte à toutes les femmes, malgré les mutilations toujours pratiquées sur les personnes intersexes, malgré la psychiatrisation forcée des personnes trans, malgré les multiples violences infligées aux personnes lgbtqia migrantes, et travailleuses du sexe en particulier. La marche des fiertés, particulièrement pour le cinquantenaire de Stonewall, n’a pas besoin d’être une « mousse et techno party » : elle a besoin d’être une lutte, et de le rester, sans que les plus puissants de la communauté livrent à la police, silencient et criminalisent les plus minorisé.e.s.

(Afin de prévenir toute modification a posteriori des textes mentionnés ici, des captures d’écran diffusables ont été réalisées de l’intégralité des posts, commentaires et articles de presse cités ; les personnes ayant témoigné resteront, selon le principe de la protection des sources, totalement anonymes).

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